Objection Votre Honneur



Publié le vendredi 8 février 2008


Vendredi 8 février 2008

« LA » CRISE QUI NOUS MENACE SERAIT ALIMENTAIRE

 

Don Coxe au Devoir - « Le lait sera le nouvel or noir »

 

Oubliez la crise financière qui frappe les États-Unis. La plus importante crise qui menace aujourd'hui l'économie mondiale est alimentaire, prévient l'économiste Don Coxe.

«Le meilleur placement que vous pouvez faire est de remplir votre congélateur à ras bord», a résumé à la blague hier le stratège en chef de BMO Groupe financier lors d'une rencontre avec des journalistes. «Le lait sera le nouvel or noir», a-t-il ajouté, plus sérieux.

L'explosion de la demande mondiale de céréales, de viande ou encore de produits laitiers, à laquelle on assiste depuis quelques années, n'est pas près de s'inverser, a expliqué celui que l'on a appris à écouter attentivement depuis qu'il a su prévoir avant bien d'autres des phénomènes comme l'éclatement de la bulle technologique, la forte appréciation du huard par rapport au dollar américain et la dernière flambée des prix du pétrole.

Elle tient en grande partie au développement économique fulgurant de pays comme la Chine et l'Inde et à leur nouvelle classe moyenne, qui ne cesse de grandir et qui peut désormais s'offrir une alimentation de plus en plus riche. La conversion de cultures entières à la production d'éthanol ne fait rien non plus pour arranger les choses.

Le résultat est que la demande ne cesse d'augmenter alors que les agriculteurs produisent à pleine capacité. «C'est comme regarder un accident de train au ralenti, a dit l'économiste. Cela peut paraître alarmiste, mais il faut quand même se rendre compte que le prix du blé a doublé cette année et que le niveau des réserves mondiales ne permettrait de tenir le coup que cinq semaines.»

Le bon côté des choses est que cela ouvre de très intéressantes perspectives de croissance pour les agriculteurs canadiens et québécois. Il y a toutefois une condition à cela, dit Don Coxe. On doit abandonner les systèmes de gestion de l'offre en vigueur dans les secteurs du lait, de la volaille et des œufs et se tourner au contraire vers l'ouverture des frontières et l'exportation à l'étranger. Les agriculteurs de la planète devront également rehausser leur productivité au niveau de celui des meilleures fermes de l'Amérique du Nord. Cela signifie qu'il ne faudra plus désormais tant hésiter, par exemple, à recourir aux semences transgéniques.

Le retour de l'inflation

L'explosion des prix des aliments a aussi un autre effet sur l'économie, a poursuivi le stratège de la BMO. Elle vient s'ajouter à la flambée du prix des matières premières, à la soif mondiale d'énergie et, bientôt, à la pénurie de main-d'oeuvre causée par le vieillissement de la population et qui poussera à la hausse les salaires. Cela signifie que le problème de l'inflation reviendra à l'avant-scène. «Les 21 dernières années ont été marquées par des surplus d'énergie, de matières premières, d'aliments et de travailleurs, a-t-il dit. Les 25 prochaines années seront marquées par une pénurie dans tous ces domaines.»

Quant à la crise financière, elle ne devrait mener qu'à une «légère récession» aux États-Unis et à un simple ralentissement de la croissance au Canada. «Il s'agit d'une crise financière, pas d'une crise économique», a-t-il dit. Le taux de chômage reste très bas aux États-Unis, tout comme le niveau des inventaires des entreprises.

Il est cependant difficile de prédire quand l'économie reprendra son envol tellement les problèmes du secteur financier sont complexes, a admis l'économiste d'origine américaine. «Le père de famille qui part en auto de San Francisco pour Boston se sera fait demander, avant même d'avoir eu le temps de passer Denver, au moins trois fois par son plus jeune s'ils vont bientôt arriver. Je dirais aujourd'hui que l'on est à peu près rendu à Denver.»

 

Par Éric Desrosiers,  Le Devoir,  2008 02 08